vendredi 24 novembre 2017

Écriture inclusive : allez, les ami-e-s, on se calme !

Écriture inclusive : le débat fait rage… alors ajoutons notre point de vue d'éditeur (et réviseur de texte).

1. En tant qu'éditeur, de taille modeste de surcroît, nous ne nous sentons aucunement le droit de “refaire le monde” – en l'occurrence l'orthographe et la typographie. Notre unique préoccupation est que nos livres soient lisibles, et agréablement si possible. Seul commande l'usage, qui nous conduit à évoluer à son rythme – et non à le précéder (quelle vanité ce serait !). Nous l'avions noté à propos de l'orthographe dite “réformée”. Tomber sur des orthographes discordantes d'un texte à l'autre, d'un livre à l'autre, voire d'une page à l'autre, complique la tâche, crée des “rugosités” préjudiciables à une lecture fluide. Et nous ajouterons le slogan : « Non aux diktats quels qu'ils soient : l'orthographe ne se décrète pas (sauf dans les dictatures) ».

2. Au-delà de la question de fond – le masculin versus le neutre est-il du machisme ? – la graphie à terminaisons décomposées est anti-ergonomique au possible. Le regard bute sur ces traits d'union ou points, quand bien même ils seraient “médians”. On dirait un dialogue de BD dans lequel le personnage bégaye. Pire encore, cette écriture ne peut être lisible à voix haute, diabolique exception qui sépare de fait le langage écrit de l'oral. Quel que soit l'avis qu'on a sur le fond, il est tout bonnement irréaliste de prôner un tel décalage. Que doivent prononcer les présentateurs de radio ou de télévision ? Les “agriculteurstrices manifestaient hier dans la rue” ? Franchement…

3. Autant cette écriture décomposée nous apparaît totalement stupide et malcommode, autant, en revanche, nous estimons que la féminisation progressive, tenant compte de l'usage, est une idée intéressante qui, à un rythme lent mais soutenu, se développe. Tout au plus noterons-nous une timidité consistant à refuser la différence phonétique, cantonnant la féminisation à l'écrit – une auteure – en s'épargnant d'avoir à la prononcer, contrairement à une féminisation plus proche de celle déjà en vigueur : actrice / autrice, maire / mairesse par exemple (« la maire est arrivée », à l'oral, on peut confondre avec « la mère », c'est idiot de créer une telle ambiguïté, sauf à considérer qu'Anne Hidalgo est notre maman – on dit bien “une maîtresse” et non “une maître”).

4. Quant à accorder les adjectifs sur le substantif le plus proche… pourquoi pas ? Là encore, l'usage commandera. Notez cependant une paresse grammaticale, entendue de la part de femmes, y compris les plus féministes, consistant à ne pas accorder le participe passé, dans le registre : « Les décisions que j'ai pris », qui s'applique aussi à « les femmes que j'ai peints sur mes toiles ». Il faudrait savoir !

Ultime paradoxe, qui fait écho à l'hypocrisie de la “com'” : l'adjectif “inclusive” est employé pour désigner une écriture séparatiste et communautariste, aux antipodes de la valeur de fraternité de notre République, de la “neutralité” bienveillante dont nous devrions tous faire montre, la “liberté” de faire n'importe quoi n'étant qu'un dévoiement de cette valeur si complexe à mettre en œuvre.

Plus largement, cette polémique, avec ses accès d'autoritarisme, nous paraît en phase avec une époque désabusée par son impuissance, qui se “venge” en voulant imposer au lieu de convaincre, interdire au lieu d'inciter, le tout dans une ambiance d'ultra-individualisme saucissonné en une myriade de “communautés” antagonistes. On remarque ces dérives dans l'écologie, qui en est friande – punir les méchants qui ne trient pas leurs déchets ou prennent trop de douches, ou vivent dans des maisons mal isolées, tout autant que la santé – on songe aux diktats des ministres de la Santé depuis une décennie, signant à tour de bras des “ordonnances” dignes des pires régimes soviétiques.

ADDENDUM

Deux extraits d'une interview d'Alain Rey, publiée sur le site du Figaro.


Nous insistons sur cette constatation qu'une écriture inclusive ne peut pas se parler. Que serait une “langue qui ne peut pas se parler” ?


Nous  confirmons qu'une réflexion sur l'accord de proximité est tout à fait justifiable. Attention cependant à l'appliquer là où il est pertinent : “Les hommes et les femmes sont belles”, pourquoi pas, il est bien question de mâles et de femelles. En revanche : “Les fauteuils et les chaises sont vertes” n'a pas vraiment de pertinence, une “chaise” n'étant pas d'un genre femelle, d'où  le “masculin” employé comme neutre. Sacrées questions !

4 commentaires:

  1. Puisque tu en parles, je vais mettre ici l'avis que j'ai laissé sur une autre page. Ton développement point par point m'inspire quelques réflexions linguistiques non épidermiques que je mettrais plus tard :
    - L'écriture inclusive est souvent réduite au point médian. Beaucoup de gens pensent d'ailleurs que ce n'est que ça, mais c'est faux. C'est à peu près aussi pertinent que de dire que la choucroute est un plat à base de clous de girofle. Le point médian est d'ailleurs systématiquement mal employé dans les exemples destinés à le discréditer.
    - D'un point de vue strictement linguistique, c'est l'usage qui tranchera, et cela peut prendre beaucoup de temps avant qu'une tendance langagière s'impose ou s'installe (une cohabitation étant toujours possible dans la langue). L'État peut donner son avis sur les textes officiels, c'est son rôle et c'est normal, mais ne peut pas contraindre le langage courant qui nous appartient totalement. Pour des raisons évidentes d'homogénéité, il est également normal de proposer une grammaire commune à l'école. Ce dernier point explique d'ailleurs notre difficulté à accepter les nouveautés lexicales ou grammaticales : la normativité est à la base de l'apprentissage de la langue à l'école, laquelle encourage peu la créativité langagière. Il est à noter que le premier ministre n'a récemment pris position que sur les aspects qui se heurtent à la grammaire en son état actuel : point médian et règle de proximité. Il n'a pas mentionné les autres points de l'écriture inclusive car il ne le peut pas : ils sont grammaticaux.
    - À titre personnel, j'utilise une partie de l'écriture inclusive de façon volontaire ou non : féminisation des noms de professions, noms épicènes ou englobants, répétition et même parfois règle de proximité ou de majorité. Je pratique ces choses depuis bien avant 2017 et, avant que la polémique ne se fasse jour, personne ne me l'a jamais reproché.
    - Je ne fais pas de pronostics, je reste neutre face à cette question. J'estime que chacun a le droit et le devoir d'appliquer les règles qu'il veut dans la limite d'un certain respect d'autrui. Je ne pense pas que l'écriture inclusive manque de respect à qui que ce soit, au risque de me tromper. En revanche, je ne crois pas que le sujet particulier du point médian puisse s'imposer car il pose plusieurs problèmes objectifs ou non : Il énerve tout le monde, il cristallise les conflits et il semble difficile à appliquer systématiquement (ceci étant à nuancer).
    - J'ai été confronté à la règle de la majorité dans un groupe de travail qui ne contenait que des femmes à l'exception du chef de projet et moi. Je l'ai très bien vécu et n'ai jamais ressenti ni gêne ni démasculinisation dans l'emploi du féminin collectif. C'est un peu curieux au début, mais on s'habitue vite. Notre cerveau peut évoluer malgré toute la normativité qu'on lui a imposée.

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    1. Merci, Sébastien ! Je suis très heureux que tu sois venu compléter (et nuancer ?) mes propos.

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  2. Une précision importante : tu mentionnes deux extraits de l'entrevue d'Alain R. J'ai lu la transcription de cette entrevue en entier... et je pense qu'il n'a pas compris de quoi il s'agit et qu'il fait partie des gens qui confondent écriture inclusive et point médian.

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    1. Alain Rey a aussi été interviewé dans Le Monde daté du 23 novembre, où il développe plus longuement ses remarques et analyses.

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